Par Doris Peltier, Liaison pour les Autochtones vivant avec le VIH/sida et coordonnatrice dans le cadre des projets pour les femmes et pour le leadership

Qui aurait cru possible d’ériger un pavillon sacré d’enseignement dans l’entrée d’un hôtel au centre?ville de Washington, et que ce geste puisse avoir une telle importance? Celui?ci, bâti sous le thème : « Nous sommes toujours à Turtle Island », a eu pour effet de renforcer et d’unifier notre système de croyances. Ce pavillon sacré nous a rappelé que nos valeurs concernant la communauté sont encore bien en vie à notre époque moderne. Je me plais également à imaginer que la vision du pavillon a été bien accueillie par tous les délégués indigènes participant à la Conférence préliminaire sur le VIH et le sida qui, je le rappelle, portait le thème Pour voir et être vu.

Il a fallu faire transporter à Washington environ 50 jeunes gaules de bois de flèche fraîchement coupées d’aussi loin que Manitoulin Island, au Canada pour la construction de ce pavillon. La précieuse cargaison, transportée par camionnette, incluant des pôles de près de 8 mètres destinés à édifier le tipi qui symbolisait fièrement la zone de réseautage des Indigènes au sein du Village global lors de la Conférence de 2012. L’Aîné traditionnel, Stan Peltier, qui avait pour tâche de couper les gaules et les transporter jusqu’à Washington, a raconté qu’on l’avait intercepté à la frontière des États?Unis et qu’il avait été informé qu’il pourrait être obligé de faire demi?tour en raison de lois qui interdisent rigoureusement le transport d’un côté à l’autre de la frontière d’arbres pourvus d’une écorce. Ensuite, a?t?il poursuivi, l’inspecteur de la frontière a décidé de regarder dans l’autre direction tout en lui faisant signe de passer avec sa précieuse cargaison. Comme on le dit si souvent, toute chose est possible et les voies du Créateur sont parfois vraiment impénétrables!

Le protocole exige que le pavillon soit bâti par la communauté et qu’une prière soit dite avant sa construction. Les femmes doivent placer du tabac dans chacun des orifices où seront placées les gaules. Ensuite, les hommes plient les gaules pour donner forme au pavillon, et les femmes aident en attachant les gaules ensemble. Une fois le pavillon construit, il y a eu une séance d’enseignement sur celui?ci, après quoi d’autres prières ont été dites afin d’inviter dans le pavillon les esprits et les ancêtres des quatre directions afin qu’ils soient avec nous.

J’ai le plaisir de partager avec vous ce que j’ai appris lors de cet enseignement sur les deux embrasures de porte. L’une des deux portes est placée à l’est, et symbolise l’endroit où la vie commence, et l’autre est placée à l’ouest, et représente l’entrée dans le monde des esprits, une porte utilisée lorsque se termine notre parcours de vie sur Terre et que nous retournons dans le monde des esprits. Chaque fois qu’une personne sort par cette porte, elle doit le faire à reculons, en regardant vers l’est. Toutefois, étant donné l’occasion pour laquelle nous avons construit ce pavillon, nous avons condamné la porte placée à l’ouest puisqu’elle ne serait pas utilisée pendant la durée où le pavillon se trouvera à la conférence préliminaire.

Le pavillon d’apprentissage héberge l’exposition de photographies VISIONING HEALTH de Voix des femmes autochtones positives au VIH.

Rappelons ces vieux dictons, une image vaut mille mots, et chaque photographie raconte une histoire. Dans le présent cas, la photographie montrant la communauté en train de construire le pavillon qui accueillera l’exposition des femmes autochtones positives au VIH évoque des messages d’espoir, de santé et de communautés saines. Il s’agit d’une vision tout à fait à notre portée au cours des années à venir, et c’est sans doute quelque chose auquel nous aspirons tous du plus profond de nos cœurs. Certains diront même que c’est quelque chose pour lequel nous avons des prédispositions génétiques étant donné nos valeurs indigènes et notre historique de « précontact » communautaire. Cette vision pourrait devenir notre réalité si nous travaillons tous ensemble vers un but commun et que nous visionnons la santé ensemble.

À propos de VISIONING HEALTH

Pour les femmes autochtones positives au VIH, le projet de recherche participative communautaire, Visioning Health : Positive Autochtone Women’s Experiences of Health, Culture and Gender, a été, et de loin, l’expérience de recherche la plus significative, ce qui peut être largement attribué au fait qu’elle était fondée sur une approche axée sur les forces. Depuis beaucoup trop longtemps, la recherche a été axée sur les lacunes de nos peuples indigènes. Le fait de véhiculer ces images de maladie ne fait que perpétuer l’image coloniale et la stigmatisation. Citons l’auteur indigène prospère et connu Thomas King, selon qui « les histoires sont une chose merveilleuse. Et elles sont dangereuses. » (Thomas King, 2003) Effectivement, les histoires racontées présentent en effet un danger puisque nous pouvons nous mettre à y croire et à accorder de l’importance au portrait négatif qu’elles véhiculent.

« Certes, nous vivons à travers nos histoires, mais aussi dans nos histoires. D’une façon ou d’une autre, soit nous vivons les histoires qui ont été implantées en nous au départ ou en route ou nous vivons les histoires que nous avons plantées – consciemment ou non – en nous?mêmes. Nous vivons des histoires qui donnent une signification à notre existence ou en abrogent toute signification. En changeant les histoires selon lesquelles nous vivons, nous changerons peut?être nos vies. » [Traduction] (Thomas King, 2003, page 154; citant Ben Okri, 1997)

Le visionnement de la santé a donné une occasion aux femmes de raconter une histoire différente. Basé sur les arts et axé sur les forces, ce projet de recherche participative communautaire explore la signification du terme santé (et non maladie) du point de vue des femmes autochtones positives au VIH. Il tente également de faire la lumière sur le rôle que peuvent occuper la culture et le genre, en tant que déterminants de la santé, et celui qu’ils peuvent jouer sur leur condition de santé. Habituellement, au contraire, la majorité des recherches tirent un portrait des femmes autochtones positives au VIH comme étant vulnérables, troublées et inaptes à s’occuper d’elles?mêmes, tandis que ce projet chercher à souligner et à célébrer les forces et les dons utilisés par les femmes autochtones positives au VIH pour survivre et lutter au quotidien.

Trois groupes de femmes autochtones positives au VIH (n-13) provenant des quatre coins du Canada ont pris part dans des rencontres de groupes et dans des groupes de consultation, où elles ont appris à utiliser une caméra numérique et d’autres formes d’art. Les groupes étaient fondés lors de cérémonies indigènes auxquelles assistaient des enseignants traditionnels, et intégraient des enseignements et des connaissances indigènes lorsque possible. Nous avons passé plus de 50 heures avec chacun de ces groupes, adaptant notre approche afin de répondre aux besoins uniques de chacun d’eux. Lorsque le projet a pris fin, en novembre 2011, nous avons réuni tous les groupes afin qu’ils puissent partager et célébrer le fruit de leur travail. Puis, au début de 2012, deux femmes du projet sont passées au monde des esprits. Elles demeurent chères à nos mémoires et elles manqueront à leur communauté. Nous perpétuons leur souvenir et continuons à les honorer dans tout le travail que nous accomplissons.

De novembre 2011 jusqu’à maintenant, ce projet a été exposé à environ 16 reprises dans divers endroits partout au Canada; nous l’avons également fait partager dans le cadre du dévoilement de résultats de recherche dans ces nombreux endroits. Pour la deuxième fois, il nous a été donné l’occasion de partager ces importants résultats de recherche à l’échelle internationale lors de la conférence préliminaire de Washington et d’exposer le travail des femmes sous le format du pavillon d’enseignement pour une toute première fois. Nous avons toujours voulu reconnaître le caractère sacré du partage de leur vécu et de leurs expériences et nous avons voulu les honorer en accueillant cette émouvante et puissante exposition dans un endroit sécuritaire, et le pavillon d’enseignement correspondait en tout point à ce critère.

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